La préfecture de Boké, en République de Guinée, abrite les plus importantes réserves de bauxite au monde. De la bauxite est extrait l’aluminium, un métal indispensable dans l’industrie de l’armement, de la construction, de l’aéronautique et de la fabrication d’énergies renouvelables. Portée par la demande mondiale, l’exploitation de la bauxite en Guinée s’est fortement accélérée depuis 2015. En 2022, l’exploitation de la bauxite représentait 44 % des exportations du pays et constitue donc une source de revenus considérables pour le Trésor public.

Néanmoins, l’impact environnemental de l’industrie minière fragilise les communautés vivant dans et autour des zones d’extraction, qui dépendent principalement de la pêche, de l’agro-pastoralisme et de l’élevage. Ce rapport analyse les effets, jusque-là peu étudiés, de l’exploitation de la bauxite sur les communautés vivant des activités agropastorales et halieutiques dans la préfecture de Boké, et plus précisément, dans les sous-préfectures de Sangarédi, de Kolaboui et de Kamsar.

Cette étude repose sur une démarche mixte combinant des outils quantitatifs et qualitatifs. Deux visites de Sangarédi, Kamsar et Kolaboui ont lieu en mai et juin 2025 pour rencontrer les communautés locales dans des focus-groups et collecter des données individuelles auprès de 160 personnes. Les compagnies minières Ashapura, GAC, CBG et SMB ont été sollicitées par email pour un entretien mais aucune d’entre elles n’a donné suite. Quant à la compagnie de COBAD, elle ne possède pas de site Internet et n’a pas pu être jointe.
Le secteur de la pêche sous pression
Dans les zones côtières et le long du fleuve Rio Nunez, la construction et l’extension de ports minéraliers, ainsi que l’augmentation du trafic des barges transportant la bauxite, menace le secteur de la pêche. La destruction de mangroves – essentielles à la reproduction des poissons – et les dommages causés aux filets rendent la pêche artisanale à la fois plus dangereuse et moins productive. Les pêcheurs évoquent des sorties en mer plus longues et des captures en baisse. Par conséquent, presque tous les pêcheurs interrogés se sentent plus pauvres depuis l’établissement des compagnies minières dans leur région. La détérioration de la cohésion sociale est une autre conséquence indirecte de l’extraction minière. La rareté des poissons et le rétrécissement des zones de pêche attisent la compétition et entraînent des tensions parmi les pêcheurs artisanaux.

Des terres agropastorales réduites
L’élevage est aussi impacté. En effet, beaucoup de terres agropastorales se situent désormais sur des concessions de compagnies minières d’extraction de la bauxite qui occupent actuellement 80% du territoire de Sangarédi. Seuls 20% des terres du territoire servent aujourd’hui aux activités agricoles et pastorales, dont moins de 6 % sont utilisées pour l’élevage. La cohabitation entre ces activités minières et agropastorales est difficile : les accidents entre des camions miniers et les bêtes sont nombreux, et l’activité minière pollue et assèche les points d’eau essentiels à l’élevage. Par conséquent, les éleveurs sont poussés à partir vers d’autres régions de la Guinée, voire vers les pays voisins. De plus, les conflits avec les agriculteurs liés à la destruction des champs par le bétail augmentent en raison du rétrécissement des terres de pâturage et de l’allongement de la période de transhumance.
Informations, consultations et compensations pour les communautés affectées
Malgré l’existence d’un cadre légal prévoyant l’information, la consultation et la compensation des communautés affectées, une grande majorité des personnes interrogées déclare ne pas avoir été consultée avant le démarrage des projets miniers. Les mécanismes de plainte sont jugés peu efficaces et les compensations rares ou insuffisantes, en particulier pour les pêcheurs et les éleveurs dont les pertes ne sont pas toujours reconnues. Suite à la destruction de leur moyen de subsistance et aux promesses d’emplois non tenues, 84 % des 160 personnes que nous avons interrogées disent être plus pauvres qu’avant le développement des activités minières, initiées en 2015.

Un enjeu de sécurité alimentaire
La sécurité alimentaire de la Guinée est aussi menacée par la destruction de ces moyens de subsistance. Au niveau de Boké, la disparition de la pêche et de l’élevage risque de détruire l’autosuffisance locale et ainsi d’aggraver la dépendance de toute la Guinée aux importations alimentaires.
Recommandations
Action Mines Guinée et IPIS formulent des recommandations concrètes à trois niveaux :
Aux compagnies minières :
- Organiser des consultations basées sur le libre consentement préalable et éclairé des populations locales affectées par les activités minières avant, pendant et après le développement des activités de l’entreprise ;
- Instaurer un dialogue participatif ainsi qu’un mécanisme de plainte simple, juste et connu de la population ;
- Réduire les impacts environnementaux et rendre le transport du minerai de bauxite plus sûr.
Aux autorités locales et nationales
- Élaborer des plans d’aménagement du territoire en tenant compte des zones agro-pastorales et halieutiques ;
- Poursuivre les entreprises minières qui ne respectent pas le code minier et les droits des communautés locales ;
- Assurer que les communautés affectées par les activités minières aient été informées et consultées de manière libre et transparente ;
- Exiger des entreprises qu’elles mettent en place les mesures concrètes mentionnées plus haut ;
- Intégrer les pêcheurs comme ayant droit aux compensations pour la destruction de leur moyen de subsistance ;
- Mettre en place des politiques visant à harmoniser la cohabitation de l’élevage et de la culture de l’anacarde.
Aux communautés locales
- Former des coopératives et des groupements afin de mieux défendre, collectivement, leurs intérêts ;
- Documenter tous les accidents (animaux écrasés, accidents avec les bateaux minéraliers) et incidents (pollution des sols, de l’eau), impliquant une compagnie minière, pour les soumettre à une médiation en vue d’une compensation équitable.
Découvrez notre analyse détaillée : Les répercussions de l’exploitation de la bauxite sur l’élevage et la pêche dans la préfecture de Boké en Guinée


