Les dommages sanitaires causés par l’envolée de la poudre d’alumine de Rusal Friguia

  • PAR admin
  • 19 avril 2020
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Agée d’une soixantaine d’années, Mme Thierno Kadiatou Diallo est citoyenne de Fria, habitante dans le quartier Tigué-Lakô, situé à environ 1 km à l’ouest de l’usine Rusal Friguia. Assise sous un manguier avec une de ses petites filles, la vielle dame contemple avec préoccupation sa concession enveloppée par la poudre d’alumine qui s’est évaporée de l’usine Rusal Friguia.

« Depuis que la poudre a commencé, tous nos enfants sont malades. Ils ont des toux, des maux de gorges et de ventre. Cette fille-là, souffre de maux de ventre depuis quelques jours. Chaque fois, son papa l’envoi à l’hôpital. Mais elle n’est pas encore guérie », raconte madame Diallo. « Aujourd’hui, ajoute-t-elle, on ne consomme pas les feuilles de manioc, de patate et autres. Nous ne pouvons pas préparer dehors, ni boire l’eau de la rivière. Tous nos aliments sont pollués par la poussière qui vient de l’usine. Au départ on pensait que c’était du rhume, on a cherché des médicaments traditionnels, mais on n’est pas parvenu ».

Cette histoire est un exemple parmi tant d’autres qu’ont vécus plusieurs citoyens de Fria. En effet, la préfecture de Fria a été envahie depuis la nuit du 17 novembre 2019 par une pollution atmosphérique. Cette situation est due aux activités de la compagnie Rusal/Friguia, dont la raffinerie d’exploitation aurait eu des problèmes « au niveau des battages des fours ».

Sur place, les constats liés à la pollution de l’environnement sont palpables. Les nuages de poudre blanches qui se sont posés sur les surfaces sont visibles sur les sols, les bâtiments, les feuillages, les cultures, les engins stationnés, etc. L’évaporation de la poudre d’alumine a aussi impacté la santé humaine, selon plusieurs témoignages.

« Je dois aller demain à Kamsar pour suivre des soins médicaux. Parce que depuis que la poudre a commencé, je ne me porte pas bien. Je tousse, et mon ventre chauffe beaucoup », témoigne Hadja Mbâliya Sylla, une autre habitante de Tigué-Lakô. Pire, se désole-t-elle, « tout le quartier n’a qu’un seul puits amélioré pour l’usage domestique. Nous vivons de nos arbres fruitiers, mais aujourd’hui la soude caustique a tout gâté. Toutes les mangues, oranges, les régimes de palmistes et même les ananas ne sont pas consommables ».

La situation vue par les spécialistes de la sante

Dans un rapport rédigé par une mission d’experts du laboratoire d’analyses environnementale du ministère de l’Environnement, des eaux et forêts, au terme d’un séjour  effectué les 23 et 24 novembre dernier, la mission a eu des rencontres d’échanges avec différents responsables de l’administration préfectorale de Fria, des témoignages des populations riveraines, de l’administration de Friguia et le Directeur par intérim de l’hôpital préfectoral de Fria.

Parmi les entretiens rapportés dans ce document, il y a celui de ce dernier, le Chirurgien, le Dr Mamadouba Camara.

«Je suis personnellement malade depuis trois (3) jours suite à ces envolées de poussières d’alumine à Fria, et toute ma famille se trouve dans les mêmes conditions de méforme physique,» lit-on dans le rapport. Plus grave poursuit-il, «…tous mes collaborateurs directs de services sont malades aussi à telle enseigne que toutes les interventions chirurgicales sont ajournées depuis trois (3) jours, car la maladie du chirurgien est incompatible avec son intervention. »

Par ailleurs, le médecin précise que « la toux et les maux d’yeux sont les principaux signes des malaises liés aux envolées de poussières et qui font l’objet de plaintes actuellement des patients qui arrivent à l’hôpital préfectoral. Le registre de consultations médicales en fait foi ».

Pour sa part, le directeur préfectoral de la santé de Fria, le docteur Ibrahima Diallo a fait une analyse comparative entre deux périodes similaires. Alors que la pollution est survenue entre novembre et décembre 2019,  l’analyse comparative est de novembre et décembre 2018.

« En novembre 2018 dit-il, nous avons enregistré 417 cas d’infections respiratoires aigus avec 0 cas de décès. Et pour le mois de décembre 2018, il y a eu 304 cas  recensés dans les structures sanitaires, avec 0 cas de décès également. Au total, pour l’année 2018, il y a eu 721 cas dont 0 décès. Et pour l’année 2019,  le mois de novembre a couvert 228 cas avec 0 décès, et le mois de décembre 321 cas avec 0 décès également, soit un total de 749 cas. Neuf (9) cas ont été hospitalisés  et qui relevaient de la pédiatrie au niveau de l’hôpital préfectoral. Il faut reconnaitre qu’il s’agit des données de la  commune urbaine où il y’avait cette envolée de poussière. Donc l’écart faisait état de 28 cas soit 4% d’augmentation entre 2018 et 2019. Faut-il préciser qu’il s’agit d’une infection respiratoire  aiguë inferieure à deux semaines et une pulmoné simple, d’une grippe, etc. et toutes ces maladies sont de courte durée ne dépassant pas cinq (5) jours », a développé le directeur préfectoral de la santé.

Dans le rapport de la mission du Laboratoire d’analyses, une question été posée aux citoyens de Fria : «Quelle est votre appréciation face aux envolées de poussières d’alumine constatées actuellement à Fria ? » Soriba Bangoura, membre du bureau de la jeunesse de Fria a répondu en ces termes : « … Toute la Guinée dit que Fria est ré ouverte car quand l’usine était fermée, la santé n’était pas menacée. Mais avec la réouverture, Rusal ne fait qu’empoisonner les populations et les travailleurs, même si ces derniers bénéficient de moyens de protections ».

Alors qu’une solution palliative a été trouvée par l’administration de Friguia face à l’envolée de la poussière, les communautés ayant inhalé la poudre d’alumine se préoccupent des conséquences lointaines sur leur santé. A cette préoccupation, le DPS de Fria reste indifférent.

« La poussière de l’usine c’est juste qu’elle a existée. L’usine à mon entendement n’utilise que la soude caustique qui est nocive en grande quantité. Mais, c’est des petites quantités qu’on utilise ici et qui n’étaient que vraiment quelque chose d’irritative et qui provoquait une toute petite toux et qui passe soudainement. Mais à long terme, je n’ai pas encore vu des études là-dessus pour dire que ça peut entrainer ceci ou cela. Il faut connaitre que l’usine a été créée en 1960. Et depuis lors, des travailleurs sont exposés, certains sont à la retraite. Mais pour le moment, ça ne se matérialise pas au niveau de nos structures sanitaires ou au niveau de nos familles pour dire voilà telle famille a eu un cancer ou il y a eu décès sous l’effet de la pollution. Même s’il y a des soucis par rapport à cela, c’est simplement des petites toux par rapport à la poussière et qui sèchent soudainement. Ça n’a même pas besoin de traitement », rassure le Dr Ibrahima Diallo.

A cela, ajoute-t-il, la panne de l’usine a coïncidé au début de l’harmattan. Il s’agit d’un vent sec qui souffle de l’intérieur vers la mer et ce vent amène avec lui la poussière venue de loin. Cette poussière aussi est très irritante  pour les muqueuses et l’appareil respiratoire. « Voilà quelque part une autre alternative de la genèse de ces petits maux dont les populations se plaignent », argumente le premier responsable préfectoral de la santé.

Nos différentes tentatives pour échanger avec les responsables de l’usine sont restées infructueuses.

Aliou Diallo & Ibrahima S. Kourouma

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